Crèches et Micro-Crèches, Structures d'accueil

 

Girl 2934257 640​​​​​​​Retour d’expérience dans le cadre d’Analyses des Pratiques en crèches et micro-crèches.

« De la nécessité de repenser les séparations dans les structures d’accueil petite enfance »

 

Lors d’une séance d’APP en crèche, m’a été formulé la demande de travailler à la rencontre suivante, « l’attachement ».

Ceci dans la mesure où les équipes, faisant état de tout un panel d’émotions liés aux tout petits dans leurs attachements avec une auxiliaire en particulier, ou dans des situations très spécifiques :

Un bébé par exemple se met à pleurer quand une professionnelle s’éloigne de lui pour s’occuper d’un autre enfant.

Un autre, hurle parce que tout d’un coup, il y a une remplaçante ou un nouvel enfant, dont la tête était inconnu jusque là.

Que se passe t-il pour ces enfants qui manifestent un vrai malaise ? Alors que d’autres y sont complètement indifférents ?

En tant que clinicienne, il m’a semblé de suite que la question de « l’attachement », posait aussi celle du détachement, et j’ai proposé aux équipes de travailler d’abord sur cela.

Car quelquefois quand on prononce un mot, même très courant, et bien il ne signifie pas toujours la même chose pour tous.

Il y a des mots (comme des prénoms) détestés ou aimés, et aussi ceux dans lesquels on va mettre une certaine idée des choses, à titre non pas de signifiance mais de représentation.

Et dans le monde de la petite enfance, je dirai même du préverbal (quand l’enfant gazouille et ne parle pas encore), les mots sont d’une grande importance !

A titre d’exemple, je dirai simplement que si le mot « Moka », c’est une sorte de café, et bien si c’est le nom de votre animal chéri, c’est pas du tout pareil, cela renvoie à différentes associations et ressentis.

Pour penser la question de l’attachement sous un angle nouveau et sans blesser les orientations professionnelles et le savoir faire de chacun, nous avons évalué ce terme au niveau de la pratique professionnelle d’abord individuelle.

En tant que Psychanalyste mon approche est liée à celle des pulsions, en tant qu’Intervenante en APP, je prends en considération les autres orientations, qui ne sont pas miennes, y compris celles de l’instinct (Bowlby), afin de ne bloquer aucune élaboration dans les équipes.

Qu’entendons nous quand nous parlons d’attachement ?

Suivant les propositions données :

- Théorie de l’attachement

- union/ dépendance/relier/ aimer (s’attacher, avoir des sentiments), passion (exclusivité pour quelqu’un, quelque chose)

- Différence entre attachement et s’attacher, mais aussi la notion de liens, soit ce qui relie ou lie deux personnes, deux choses …

- La mère et l’enfant

ETC …

Après échanges, voici ce qui a pu être retiré de l’évolution du débat lors de l’ APP :

On nous parle souvent de dyade mère/enfant, et du rapport de ce caractère souvent décrit idéalement comme fusionnel.

Nous savons qu’il existe à la naissance, un grand bouleversement pour la mère, qu’il existe au sein de fulgurantes émotions, la plénitude et quelquefois la vacuité.

Aussi la dépression postpartum, nous rappelle combien cet événement n’est pas tout à fait de l’ordre du simple ordinaire dans la vie …

Si le sentiment maternel existe bien, il est maintenant plus a considérer qu’il est le fruit d’un long travail de construction personnelle, liée à l’expérience de sa propre enfance qui a des conséquences avec le devenir « mère »  par rapport à la lignée familiale de toutes les mères d’avant.

Aussi l’attachement ne peut se comprendre que si on évoque ce qui nous attache à notre famille aimable ou pas, que nous aimons ou pas.

Qu’il s’agisse de parentés ou de générations, les familles tiennent par des liens, qu’ils soient biologiques, psychologiques, psychiques, légaux …

Ainsi on peut se sentir attaché à un autre, tout en le détestant …la question de l’amour étant souvent collé au lien, en place de relation (lien et relation étant souvent confondus).

Le lien est ce qui détermine un attachement.

Que dans le cas qui nous intéresse, l’accueil du tout petit en crèche, lien et relation sont d’emblée sous le registre de la séparation.

En deux mots, en crèche parler d’attachement, c’est parler inévitablement de détachement, car de facto l’enfant qui est accueilli en structure d’accueil, arrive détachée de sa famille, qui le confie.

L’équipe évoque la notion « de garde », considération perçue comme ce que les parents attribuent à l’accueil du jeune enfant.

Alors, que chaque membre de l’équipe se sent très impliqué d’une toute autre manière, situation qui échappe bien souvent aux familles, comme une différence, une séparation entre ce que serait l’enfant en lieu d’accueil et l’enfant à la maison.

Le terme « garde », quelque peu connoté au départ, a ainsi été replacé dans un contexte séparateur, avec toutes les modalités de sécurité, de protection et de surveillance que cela induit.

L’accueil en crèche est donc d’emblée une question de séparation.

Par contre la manière dont on aborde la séparation varie très souvent d’une personne à l’autre, d’un professionnel à l’autre, d’une culture à l’autre (très important suivant les origines ethniques).

Il n’y a donc pas une séparation, mais des séparations, qu’il est bon de redéfinir suivant les évolutions sociétales en APP.

L’institution aussi, véhicule sa propre vision de la séparation, et il existe un protocole spécifique à l’entrée en crèche, la fameuse adaptation.

Cette adaptation est articulée et pensée pour s’organiser comme un temps vécu par tous, un peu comme une méthode que les professionnels auraient à appliquer à toute une population identique, tels que les nombres de jours, le temps …et cela pour chaque enfant et famille.

Et alors que l‘on pense l’adaptation réussie, certains bébés et plus grands persistent encore un peu dans la difficulté.

Sans compter, que les parents sont aussi mis à l’épreuve, et que pour eux aussi, il s’agit bien d’une adaptation, de « séparations » qu’ils vont devoir vivre.

Les professionnels sur ce point décryptent assez bien la difficulté du côté parental, et c’est souvent l’enfant qui le leur fait savoir.

Après avoir bien identifié, la « pensée des mots », l’APP a pu se concentrer sur  l’expérience relatée des participants, avec un travail sur l'échange et le ressenti, dans la gestion des émotions.

Beaucoup d’exemples participatifs ont pu être donnés :

Tel enfant qui s’est très bien détaché, tel autre qui s’est attaché plus particulièrement à une professionnelle dès lors que celle-ci, changeant de coiffure ressemblait plus fortement à sa mère, ou encore l’émotion pour cette maman qui confie n’avoir jamais était séparée de sa fille, à qui l’on a conseillé un lieu d’accueil collectif.

Les difficultés de séparations se retrouvent aussi chez les enfants un peu tyrans, qui crient et se montrent assez intrusifs, même un peu violents avec les autres.

Ceux qui se passent très bien de leurs parents la journée, et qui dès qu’ils revoient un visage familial, changent soudainement de ton, comme pour montrer la colère d’avoir été séparé, ou bien tout simplement rendre à la mère, cette personne formidablement "irremplaçable" qu’elle est pour eux, quand celle ci souffre de la séparation, et que l’enfant le sait très bien.

Nous avons pu aussi, avec les expériences partagées, faire le point sur certains enfants pour qui les choses allaient parfaitement bien les premières fois, découvrant les jeux et les autres enfants.

Et puis comme si trop beau pour être vrai, l’instant d’après, ils comprennent soudain, qu’au milieu de tous les jouets et les autres, un seul être (maman) vient à manquer, et tout est dépeuplé !

Même si n’est pas facile pour les professionnels, le seul fait de pouvoir identifier une difficulté de séparation ailleurs qu’en crèche, permet de relativiser et de prendre mesure que les choses vont devoir se faire, car elles n’ont pas étaient faites (du tout) au préalable avant.

Sur ce genre d’ APP, ce qui importe n’est pas tant le point de départ (qui était l’attachement), mais bien tout le travail d’élaboration fait à partir de là.

Séparations, dont le groupe à aussi à se conformer, que ce soit au niveau des enfants, mais aussi en terme de capacité à s’adapter, à se réinventer, être créatif …

Le groupe est aussi soumis à ses propres fluctuations (maladie, contraintes, changement de personnel, de direction, nouvelles directives et nouveaux enfants)

Repenser régulièrement au pluriel  « les séparations »  en Analyse des Pratiques à partir d’une demande initiée, permets de dialectiser, de repenser les mots, mais aussi les gens, les collègues, l’extérieur, les familles, la structure d’accueil …

Les  métiers du secteur sont ainsi en perpétuel mouvement.

Une équipe bienveillante travaillera toujours mieux dans un rapport de confiance, si les mots de chacun peuvent être dits et entendus sans jugement.

En bref, il faut accepter de « lâcher les mots » pour en accrocher d’autres.

A bien y réfléchir, parler c’est aussi se séparer de quelque chose, et c’est ainsi que les mots viennent aux bébés.

Danielle Roussel

Psychanalyste

Clinique du bébé, de l’enfant et de l’adolescent / Intergénérationnel

Analyse des Pratiques professionnelles / Supervisions / Formations